Voilà une question qui, me semble-t-il, a le mérite d’être posée dans un contexte où la mission et le métier d’enseignant peuvent avoir une image dégradée.

Cette question, a priori toute personne devenue enseignant, ou ayant le souhait de le devenir, se la pose un jour.

En ce qui me concerne, à chaque étape de mon parcours dans l’enseignement catholique, celle-ci m’est régulièrement revenue. Tout d’abord quand j’ai découvert la classe, presque par hasard, au détour d’une suppléance, cette question résonnait en moi sous l’angle de la connaissance. Que devais-je savoir pour être un bon enseignant ? Puis, après plusieurs années de suppléances dans différents lieux et contextes, après deux années de formation initiale de professeur des écoles, une première titularisation et fort d’un bagage de savoirs plus conséquent, j’ai pu mettre en œuvre mes connaissances pour confronter ma représentation du « bon » enseignant à la pratique. J’ai alors compris qu’au-delà des connaissances nécessaires mais insuffisantes pour être un bon enseignant, il fallait avoir la capacité à faire « passer les choses » pour le dire de façon basique.

Nous étions alors au début des années 2000 et le « régime » du tout pédagogique envahissait écoles et salles de classe. Mérieu, De La Garenderie, Brissiaud, Perrenoud et bien d’autres faisaient salle comble pour des conférences en présentant la dernière démarche pédagogique qui pourrait permettre à l’école de rejoindre les capacités de chacun des élèves. A la fin de la conférence, un enseignant sur deux repartait avec un livre du conférencier pensant désormais détenir LA CLE pour bien enseigner. Je faisais bien évidemment partie de ceux-ci.

En tant que jeune enseignant, je trouvais donc dans ces apports une satisfaction, une assurance, une aide, une autre approche d’enseigner mais, là également, après avoir éprouvé ces méthodes pédagogiques en contexte classe, je percevais bien que la méthode n’est pas la solution. La question demeurait donc entière : comment devenir un « bon » enseignant ?

Les travaux de ces pédagogues ont permis de faire évoluer positivement l’acte d’enseigner et à ce titre-là, ils sont indiscutables. Avant tout, leur vocation première était d’apporter une réponse à une problématique spécifique de l’acte d’enseigner omettant une approche intégrale.

Après des années d’enseignement, de rencontres, d’expériences de classe ou de vie pour me forger une certitude : un bon pédagogue ne suffit pas à faire un bon enseignant.

A l’état de ma réflexion aujourd’hui, j’ai acquis la certitude qu’un « bon » enseignant ne conçoit l’acte d’enseigner qu’en ne prenant soin et en étant attentif à la personne, en plaçant la question de la relation au cœur de sa mission. Préserver la qualité de la relation à l’élève, c’est lui permettre de se sentir libre, lui permettre d’oser, lui permettre de sentir aimé et reconnu.

Libre, c’est ce que doit être l’élève dans sa façon de penser pour qu’il puisse explorer le monde avec un regard tout à la fois naïf et curieux. Or, cette liberté ne peut se construire que si l’enseignant veille à créer un environnement suffisamment sécurisant pour que l’élève puisse y évoluer en toute sérénité. Cela nécessite un cadre imposé à l’ensemble des élèves, partagé et assimilé de tous. Mon expérience d’enseignant m’a permis d’avoir la chance d’enseigner durant plusieurs années dans des classes uniques ou à triple niveaux. Il est assez extraordinaire de voir comment cette organisation de classe permet aux élèves de s’approprier plus facilement et rapidement les règles qui régissent la vie de la classe. La présence dans une même classe d’élèves d’âges très différents (de 3 ans à 10 ans parfois) génère des comportements tout à fait spécifiques. Les plus grands, attentifs aux plus jeunes, sont les garants, avec toutes les responsabilités que cela engendre, du bon fonctionnement de cette microsociété scolaire. Les plus petits ont un modèle d’identification avec comme repères les élèves plus grands qu’ils perçoivent comme des grands frères, des référents. Dans ces classes, la question de la solidarité, du bien commun, du respect de l’autre et de sa différence ne s’apprend pas, elle se vit concrètement tout au long de la journée.

Oser car il n’y pas de sentiment de peur, voilà bien un autre effet positif d’une relation de qualité entre l’élève et l’enseignant. Les neurosciences ont permis de faire de grandes découvertes sur le fonctionnement du cerveau chez l’apprenant. Parmi celles-ci, les effets du stress sur la capacité de l’élève à mémoriser par exemple est une découverte majeure. Très clairement, les aptitudes scolaires d’un élève sont altérées s’il se trouve être dans un état de stress important. Il est donc aisé de concevoir qu’une relation abîmée puisse avoir des effets désastreux sur la scolarité d’un élève. De plus, si un élève n’ose pas, s’il est en insécurité, il apprendra forcément moins bien. En réservant ses réponses, en ne voulant pas exposer ses représentations, en refusant d’explorer ses hypothèses l’élève limite sa capacité à apprendre car le fait est établi qu’un élève qui ne met pas à l’épreuve sa pensée est un élève qui progresse moins.

Enfin, une relation qui dit à l’élève qu’il est un être aimé est une relation qui lui permet de se sentir important et reconnu. Sa place d’élève est valorisée, son estime de soi renforcée. Mais il est complexe parfois pour les enseignants d’appréhender la bonne posture à avoir pour favoriser cette relation. De plus en plus d’écrits sont édités pour théoriser la pédagogie bienveillante ou la pédagogie positive. Pour ma part, je trouve que ces expressions sont des non-sens car que serait une pédagogie si elle n’était ni bienveillante ni positive ? Mais là n’est pas le sujet. Ce qui me paraît essentiel donc dans la relation à l’élève, c’est la simplicité et la sincérité de celle-ci. Il est parfois constaté l’utilisation de tableaux de comportement, de permis à points ou autres systèmes pour gérer les élèves déviants. Ces outils ont sans doute une utilité et les rejeter ne serait pas juste. Mais la problématique de ces outils est qu’ils finissent par avoir un caractère mécanique qui ne laisse plus la place à la relation. Combien de fois ai-je pu expérimenter l’apaisement que peut provoquer la main de l’enseignant posée délicatement sur l’épaule de l’élève distrait, agité ou stressé. Il y a dans ce geste, un geste protecteur sensiblement comparable à celui de la mère sur son ventre pendant la maternité et dont l’efficacité et la force me semblent bien supérieures aux outils cités ci-dessus. Pour que l’enfant se sente aimé, il faut aussi que le respect de l’adulte envers lui soit une constante. Quand j’interviens auprès d’enseignants qui découvrent le métier, un de mes conseils est de leur dire que l’on ne peut exiger de l’élève ce que nous-mêmes nous ne faisons pas. Un exemple pour moi est marquant, c’est l’attitude que peuvent avoir les adultes en demandant aux enfants d’être toujours polis alors que lorsqu’ils adressent une demande à un enfant le « s’il te plaît » et le « merci » disparaissent bizarrement.

Alors oui, être un bon enseignant est encore possible aujourd’hui mais cela n’exige plus les mêmes qualités que ce que l’on pouvait attendre des instituteurs il y a encore un demi-siècle. L’attention à la relation a supplanté les savoirs comme qualité première de l’enseignant. Ce changement de paradigme n’est pas étranger à l’évolution de notre société et du monde et pour peu qu’on regarde objectivement ce phénomène, cette mutation du profil de l’enseignant est indispensable et porteuse d’espérance.

Car si aujourd’hui l’ultra connexion favorise des liens variés et multiples, elle ne s’attache pas à la qualité de la relation, cette relation qui considère l’autre comme une personne unique et qui en prend soin. Désormais, la relation se construit pour de nombreux adolescents et jeunes adultes via le canal du virtuel modifiant ainsi profondément les fondements même de la relation. Des lieux variés, des contextes multiples, des situations nouvelles, des personnes différentes sont nécessaires pour construire une relation et se construire en relation. L’école peut être un formidable espace pour contribuer à cela et ainsi former des personnes reliées.

Si le métier d’enseignant a peu à peu perdu de sa notoriété, le rôle de l’enseignant n’a jamais été aussi déterminant dans le parcours d’un Homme et par conséquent sur l’avenir de notre société. Il y a là un enjeu que chacun doit saisir et encore plus les personnes se destinant à l’enseignement.

Il y a bien ainsi un beau message d’Espérance, d’autant que dans le contexte de l’enseignement catholique il est proposé à chaque personne de faire en plus l’expérience de la relation avec Dieu.

 

Hervé LAURENT

Adjoint du Directeur Diocésain, DDEC