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Le bulletin d'information de la Direction Diocésaine
Thierry Aillet

Thierry Aillet

Directeur Diocésain

« Attention ! Prenez garde ! La liberté est là sur le bord de la route, mais vous passez devant elle sans tourner la tête » G. Bernanos

Beaucoup de sans-vergogne ont converti Internet – et plus particulièrement ce qu’on appelle sarcastiquement les « réseaux sociaux » – en un mélange de vomissoir dont ils se servent pour cracher et éructer leur haine, déverser les pires calomnies et libérer leurs plus abjects instincts, ou bien comme d’un échafaud pour exécuter tout importun. Nous connaissons de plus en plus de cas d’individus convertis en putois qui depuis internet jouissent du malheur d’autrui, profèrent les menaces les plus canailles et les injures les plus sordides. Il est de plus en plus fréquent que des personnes publiques dénoncent le harcèlement dont elles souffrent à travers les réseaux sociaux, ou les persécutions de tarés qui les injurient furieusement. Il est aussi fréquent que des personnes publiques utilisent ces réseaux pour appeler au meurtre physique, moral ou social, se réfugiant derrière l’humour ou la liberté d’expression.
« Cela ressemble à quelque effroyable polymorphe sous-marin qu’une tempête surprenante aurait lancé sur le rivage, après avoir saboulé le fond de l’Océan ». disait Léon Bloy à propos des « Chants de Maldoror ».
Voilà qui nous confronte à l’aspect le plus dépravé de la nature humaine et source de toutes les violences que la toile diffuse et le négoce juteux commercialise.
Si pour aimer il est nécessaire de connaitre la personne aimée, pour haïr il n’y a besoin que de chosifier la personne haïe, la convertir en une abstraction, la réduire à une caricature, à une marionnette. Si l’amour requiert patience et consécration, la haine demande juste brusquerie et jugement expéditif. L’amour est exigeant et plein d’abnégation, parce qu’il embrasse la misère et la douleur d’autrui ; parce qu’il exige que nous nous enfouissions, que nous nous oublions, que nous nous fondions avec le corps du prochain, que nous plongions en son âme, jusqu’à nous unir totalement avec elle. L’amour a une vision recueillie et délicate du prochain qui se fixe dans les détails les plus infimes jusqu’à les comprendre ; la haine, en revanche, a une vision panoramique et zénithale qui néglige les nuances et se conforme aux simplifications. La haine peut ignorer aussi complètement la personne concrète sur laquelle elle se projette aussi bien que ses circonstances, elle peut déchirer sa chair et triturer son âme jusqu’à les transformer en une entéléchie. Sans doute que la haine est une passion beaucoup moins humaine que l’amour ; mais, pour cela même, plus naturelle, plus simple et spontanée. Et, en ce temps de rythme aussi effréné que le nôtre, celui qui aime doit non seulement être juste, mais aussi enclin à la compassion (car seulement ainsi les misères et faiblesses de l’autre peuvent s’accepter) ; cependant celui qui haït peut se permettre le luxe de n’être non seulement pas juste mais de devenir justicier.
Pour exprimer notre amour nous devrions écrire une encyclopédie ; pour exprimer notre haine 140 caractères suffisent. Il est vrai qu’en cet espace limité, on pourrait aussi écrire un aphorisme lumineux d’affection ou un haiku pléthorique de tendresse. Mais pour écrire un aphorisme ou un haiku emplis d’amour il nous faudrait quintessencier ; pour écrire une menace, un outrage ou une calomnie il nous suffit de cracher. Pour aimer il nous faut être accompagné ; tandis que pour haïr, nous pouvons être seul et plus nous sommes seul plus nous pouvons haïr sans mesure, inconsidérément.
Celui qui aime est une personne ; tandis que pour haïr il suffit d’être un individu. Maritain disait que toute civilisation homicide se caractérise en sacrifiant la personne à l’individu : elle concède à l’individu une multitude de droits et de libertés ( en commençant, bien entendu, par la liberté d’expression et d’opinion) ; en revanche, elle isole, dépouille, affaiblit la personne, en la privant des charpentes communautaires qui la soutiennent et la protègent, la jetant dans le tourbillon des forces dévorantes qui menacent la vie de l’âme, à la chienlit des intérêts et des appétits débridés, à une incessante avalanche d’excitations sensuelles et d’erreurs aveuglantes. Et, une fois qu’elle a dépersonnalisé l’homme, elle lui dit : « Tu es un individu libre. Défends-toi et sauve-toi tout seul ».
Là où il y a des personnes, la liberté s’enracine et se répand, elle s’incarne en d’autres âmes et d’autres corps, se faisant compréhensive, humble et responsable ; là où il n’y a que des individus, la liberté se détache et se désincarne, elle devient impudique et insultante, elle devient frivole et hautaine, ambitieuse et frénétique, narcissique et implacable avec l’autre – qu’elle ne cherche d’ailleurs pas à connaître. Cette liberté injurieuse finit cependant par révéler sa profonde et irrévocable solitude ; alors elle se transforme en prédateur assoiffé de vengeance, à la recherche d’un coupable qui apaise sa rage, un clown à claques sur qui cracher sa frustration.
Nous sommes des personnes et à ce titre, nous sommes faits pour aimer .Nous ne sommes pas des individus faits pour haïr et nourris au suc empoisonné des réseaux dits sociopathes.
Ainsi s’explique la haine suintante de rage qu’on trouve sur les réseaux sociaux, qui furent créés afin que les personnes sacrifiées à l’individu puissent se délecter ou s’amuser d’un simulacre grotesque de « vivre ensemble ». Les réseaux sont toujours prompts à se convertir en vomissoirs, potences ou guillotines. Voilà comment une fourmilière d’individus peut détruire des vies de personnes -qu’internet nomme en dénaturant profondément son sens « amis » ou « friends » – qu’ils ne pourront jamais aimer, parce qu’ils ne les rencontreront jamais.
Pour ne pas tomber dans le piège de ces réseaux, il faut avoir l’honnêteté de voir de quoi nous nous délectons. Il nous faut lutter sans répit contre la calomnie en ne la permettant ni de nous ni des autres. Il nous faut éviter les jugements téméraires. Il nous faut nous interroger sur la médisance et sur la justesse de dire un mal vrai sur quelqu’un à autrui. Il nous faut « laisser l’Esprit- Saint pénétrer au centre des régions profondes de l’âme. Car dans cet espace secret, Dieu vit et agit ». (Cardinal Sarah)